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Histoire militaire

L’histoire militaire dans la formation des élèves officiers au Collège militaire royal du Canada : état des lieux
Military history in the education of officer cadets at Royal Military College of Canada: an update
Richard Carrier
p. 73-82
Résumé | Index | Plan | Texte | Notes | Citation | Auteur
Résumés
FrançaisEnglish
Suite à la guerre froide, les Forces canadiennes (FC) ont connu une crise existentielle grave qui a remis en question la qualité de l’éducation du corps des officiers. Le Collège militaire royal du Canada, l’université militaire qui forme environ 25 % de tous les aspirants officiers, s’est retrouvé au cœur des solutions envisagées pour corriger la situation. Parmi plusieurs disciplines vues comme essentielles dans l’éducation de celui qui choisit la profession des armes, l’histoire militaire fut remise au premier plan. Cet article brosse un tableau général sur la place prise par les cours d’histoire militaire et présente leur contenu. Il aborde aussi les difficultés inhérentes et les défis liés à l’enseignement de l’histoire militaire.


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Mots-clés :Canada, formation, histoire militaire
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L’éducation militaire au Canada depuis les années 1960
L’enseignement de l’histoire militaire au CMRC
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1  Braudel (Fernand), La Méditerranée et le monde contemporain à l’époque de Philippe II, tome 2, Arm (...)
1Fernand Braudel a écrit : « La guerre n’est pas, sans plus, la contre-civilisation. » 1 Il plaidait alors pour son étude scientifique, celle qui dégagerait des tendances longues, des continuités. Cette étude devait également dépasser le champ de bataille. La place restreinte de l’enseignement de l’histoire militaire dans les universités canadiennes confirme que le souhait de Braudel n’a pas été entendu. La méfiance à l’égard de cette discipline n’est pas nouvelle et ceux qui l’ont alimentée estiment, encore aujourd’hui, que cela est pour le bien de tous. Les sentiments patriotiques et nationalistes exacerbés, qui ont généré les guerres du XXe siècle, ont été les prétextes justifiant leur position : l’étude historique de la guerre et des institutions militaires n’a donc pas d’effet positif pour les sociétés. Pire, elle nourrit souvent des attitudes militaristes.

2Après la Seconde Guerre mondiale, l’histoire sociale a dominé le développement de la discipline historique au Canada. Cette domination fut facilitée par les difficultés inhérentes à l’écriture de l’histoire politique. Encore aujourd’hui, les manuels scolaires du Canada-Anglais et ceux du Canada-Français (Québec) proposent des histoires politiques différentes de ce que plusieurs appellent, encore, les deux peuples fondateurs ou les « deux solitudes ». Dans le contexte où la seule idée d’une histoire « nationale » attire la méfiance, les historiens qui s’intéressent aux groupes sociaux, aux mouvements ouvriers, aux femmes et autres thèmes similaires en ont profité pour occuper une place prépondérante dans les départements d’histoire des universités canadiennes. Par conséquent, l’enseignement de l’histoire politique, celui des relations internationales et des guerres, a été marginalisé. Malgré un réel désir de la part des étudiants pour avoir des cours d’histoire des relations internationales et des conflits, la résistance est toujours bien en place. Ainsi, dans le Canada anglophone, seulement quelques universités ont développé une expertise en histoire militaire. Au Québec, des cours sur l’histoire des guerres mondiales sont maintenant donnés à l’université de Montréal. Cependant, la tendance est toute récente.

2  Sur l’histoire et l’évolution des Collèges militaires royaux du Canada, voir les ouvrages de Richa (...)
3  Barnett (Correlli), “The Education of Military Elites”, Journal of Contemporary History, vol. 2, n(...)
4  Howard (Michael), The Causes of War, 2nd edition, Harvard University Press, 1983, p. 188.
3On pourrait croire que l’enseignement de l’histoire militaire au Collège militaire royal du Canada (CMRC) a échappé à cette tendance 2. On pourrait également penser que les militaires canadiens ont estimé que l’enseignement de l’histoire militaire était l’une des pierres angulaires de leur profession. La réalité n’est pas aussi simple. Cet article propose d’abord au lecteur un détour : une brève réflexion sur la place de l’éducation dans la formation des officiers canadiens. Depuis les années 1960, cette question hante les décideurs du ministère de la Défense nationale (MDN) et ceux des Forces canadiennes (FC). De quel type d’officier le pays a-t-il besoin et quelle formation celui-ci doit-il recevoir ? Les réponses à ces questions ont suscité bien des débats. Les positions anti-éducation de certains groupes au sein des FC n’ont pas encore disparues et elles réapparaissent immanquablement lors des contextes de restrictions budgétaires. J’aborde ensuite le thème central de mon propos, à savoir la place prise par l’enseignement de l’histoire militaire au CMRC. Deux axes orientent ma réflexion. Le premier traite de la place de l’histoire par rapport aux autres disciplines. Il faut le rappeler : au Canada et ailleurs, les académies et collèges militaires ont d’abord été des écoles d’ingénierie, privilégiant l’enseignement technique 3. Le développement de parcours d’études où l’histoire occupe une place importante est récent. Le second axe traite des cours d’histoire enseignés et spécifiquement des cours d’histoire militaire. De manière quasi naturelle, l’histoire militaire d’une nation contribue à forger des mythes et à influencer les mentalités collectives 4. Les élèves officiers du CMRC, jeunes citoyens mais aussi futurs chefs, n’échappent pas au poids de l’histoire.

L’éducation militaire au Canada depuis les années 1960
5  Le pays compte environ 7,4 million d’habitants en 1914, un peu plus de 11 millions en 1939.
4Le Canada a participé à plusieurs des grandes guerres du XXe siècle. Sa contribution militaire et économique à la victoire des puissances alliées dans la Grande Guerre est bien connue. Les efforts déployés pour appuyer la Grande-Bretagne suite à la chute de la France en juin 1940 ont été gigantesques. Les forces armées canadiennes ont ensuite participé, à partir de 1943, aux campagnes d’Italie et du nord-ouest de l’Europe. Les Canadiens ont joué un rôle non négligeable dans la campagne de bombardement stratégique de l’Allemagne ainsi que dans la bataille de l’Atlantique. À l’occasion de chaque guerre mondiale, le Canada a réalisé un effort militaire et économique remarquable compte tenu de son poids démographique et de son importance politique limitée 5. Les débuts de la guerre froide, la mise en place de l’Alliance atlantique et la guerre de Corée ont encore une fois démontrées la détermination des Canadiens de participer à la défense des démocraties occidentales. Suite à la crise de Suez en 1956, le Canada est devenu un contributeur majeur dans les nombreuses missions de paix de l’ONU et a développé une expertise internationalement reconnue. Avec la guerre du Golfe, en 1991, et la participation aux missions en ex-Yougoslavie, le pays n’a jamais cessé de répondre aux sollicitations.

6  Haycock (Ronald G.), “The Labors of Athena and the Muses: Historical and Contemporary Aspects of C (...)
5Les Canadiens avaient donc d’excellentes raisons d’être satisfaits de leurs militaires et de leurs officiers. Lors des guerres passées, ceux-ci ont été largement à la hauteur des militaires des autres démocraties libérales. Mais les Canadiens ont eu, dans le passé, une appréhension superficielle de leurs forces armées ; si l’évolution de ces dernières donne l’impression, vue de l’extérieur, d’un long fleuve tranquille, la réalité fut bien différente. Ce n’est qu’avec les crimes commis par des militaires canadiens, lors d’une mission de maintien de la paix en Somalie en mars 1993, que les problèmes internes des FC apparurent au grand jour. Une commission d’enquête fut mise sur pied pour enquêter sur la mission canadienne en Somalie ; elle mit rapidement en question les failles profondes en matière de commandement et d’éthique militaire au sein des FC 6. La Somalie n’était qu’un symptôme d’un problème beaucoup plus grave : le manque criant de culture du corps des officiers du Canada.

7  Haycock, “The Labors of Athena and the Muses”, p. 170. Citation originale en langue anglaise libre (...)
6Or, le problème de la formation du corps des officiers canadiens fut l’objet dès les années 1960 d’une réflexion sérieuse qui dura plus de 30 ans. Le rapport Rowley de 1969 ne fut que le premier d’une série de plusieurs rapports et études sur le développement professionnel du corps des officiers ; d’autres suivraient et arriveraient aux mêmes conclusions. Ronald Haycock rapporte les propros de David Bercuson, membre d’un comité mis sur pied en 1997 par le ministre de la Défense nationale de l’époque : « Les officiers canadiens connaissent peu l’histoire de la stratégie militaire, ses théories et applications pratiques. (…) Presque toute l’activité intellectuelle des militaires canadiens porte sur les aspects doctrinaires, sur les questions tactiques et sur l’administration. » 7

7Pour les Canadiens, la crise interne des FC offrait un paradoxe : comment les forces armées canadiennes avaient-elles pu être  opérationnelles dans l’exercice de leurs fonctions et au même moment souffrir de carences intellectuelles profondes ? Deux facteurs aident à comprendre cet apparent paradoxe. D’abord, la formation technico-professionnelle peut suffire pour assurer un certain niveau d’efficacité militaire, surtout dans les guerres conventionnelles qui mettent aux prises des armées régulières. Ensuite, le Canada a depuis le début du XXe siècle participé à des conflits comme partenaire d’une alliance. La conséquence de cette situation est simple : n’ayant pas à décider des grandes orientations stratégiques, celles-ci étant le privilège des grands partenaires de l’alliance, le besoin de développer un corps d’officiers doté d’une expertise qui dépasse les doctrines opérationnelles et tactiques ne s’est jamais manifesté.

8  Murray (Williamson), War, Strategy, and Military Effectiveness, Cambridge University Press, 2011, (...)
8Ainsi les deux guerres mondiales, la guerre de Corée et la guerre froide ont favorisé une approche conservatrice et traditionnaliste du développement professionnel du corps des officiers. L’emphase fut mise sur la formation professionnelle technique (celle liée au métier) et sur l’expérience pratique ; la formation culurelle et intellectuelle, c’est-à-dire celle offerte par des études universitaires, n’était pas une priorité. Ce choix n’est pas étonnant. Comme l’énonce Williamson Murray : « En temps de paix, la plupart des chefs militaires favorisent les certitudes et les comportements peu risqués, plutôt que de se préparer adéquatement en étudiant l’histoire de leur profession. » 8

9  Haycock, “The Labors of Athena and the Muses”, p. 171. Citation originale en langue anglaise libre (...)
10  Haycock, “The Labors of Athena and the Muses”, p. 170.
9Le choix de l’entraînement plutôt que de l’éducation intellectuelle correspond bien aux propos de l’historien américain, mais encore faut-il préciser ce qui les distingue. Ronald Haycock écrit : « Dit simplement, l’entraînement est une réponse prévisible à une situation prévisible. L’éducation, quant à elle, est une réponse “raisonnée” à une situation imprévisible – en d’autres mots, l’exercice du sens critique pour répondre à l’inconnu. » 9 Le choix de l’entraînement (axé sur la pratique et l’effet cumulatif de l’expérience) aux dépens de l’éducation a eu des effets profonds sur la scolarisation du corps des officiers au Canada : au début des années 1990, seulement un peu plus de 50 % des officiers canadiens détenait un diplôme universitaire de premier cycle et moins de 8 % avaient une maîtrise ou un doctorat 10.

11  Cité dans Haycock, “The Labors of Athena and the Muses”, p. 182. Citation originale en langue angl (...)
10Les contrecoups de la crise de la Somalie ont placé le MDN et les FC devant un triste constat : le corps d’officiers canadien n’était plus apte à affronter les conflits de l’après-guerre froide. L’époque où seule la formation technique professionnelle suffisait était révolue. Pour le CMRC, l’onde de choc de l’affaire somalienne s’était transformée en un rapport sur l’avenir de l’institution et la formation universitaire offerte aux élèves officiers. Ce que l’on appellera par la suite le rapport Withers créa une véritable révolution. Le rapport stipulait : «  Les aspirants officiers ont besoin d’une solide introduction à la profession des armes et de ses composantes. Dans les démocraties libérales post-industrielles, cette introduction inclut une connaissance approfondie des sciences de l’homme ainsi qu’une solide formation en sciences. De plus, l’étude de l’histoire et des théories militaires est indispensable. » 11

12  Le rôle joué par William R. Sawyer à la fin des années 1940 pour transformer le CMRC en une instit (...)
13  Et ce malgré le fait que le CMRC ne forme qu’environ 25 % des aspirants officiers au Canada. Les a (...)
11Le rôle joué par le CMRC depuis sa création en 1876 n’était pas remis en cause, mais l’institution devait faire différemment. Comme université militaire, elle continuerait à former des aspirants officiers des trois armées en offrant dans les deux langues officielles du pays des programmes d’ingénierie, de sciences et de sciences de l’homme, mais en dépassant les horizons étroits de la formation liée au métier ; en d’autres mots, le CMRC devait offrir une éducation libérale, plus libérale que jamais 12. Le rapport Withers stipulait, entre autres choses, que l’ensemble des élèves officiers devaient recevoir une instruction minimale dans une série de disciplines ou de matières (17 en tout !), toutes étant vues comme les bases essentielles de la profession des armes. Ainsi, un étudiant en génie mécanique suivrait des cours de génie, mais aussi de littérature anglaise, de sciences politiques, de psychologie et, bien sûr, d’histoire militaire ; à l’inverse, l’étudiant en histoire ou sciences politiques ferait des mathématiques, de la physique et de la chimie. L’objectif était clairement d’ouvrir les horizons, de sortir les élèves officiers des cloisonnements disciplinaires. À l’époque, le rapport n’a pas fait l’unanimité, mais les pressions pour transformer le corps des officiers balayèrent, au moins en surface, les résistances. Au cœur de cette transformation, la place fondamentale du CMRC était reconnue et consolidée 13. La plupart des recommandations du rapport Withers ont été mises en œuvre en 1999.

L’enseignement de l’histoire militaire au CMRC
14  Howard, The Causes of War, p. 188, p. 191. Citation originale en langue anglaise librement traduit (...)
12Le rapport Withers faisait donc une place importante à l’enseignement de l’histoire et spécifiquement de l’histoire militaire. Pour certains la chose allait de soi et comme le souligne Michael Howard : « Pour les historiens militaires ayant déjà servi dans les armées, l’idée que l’histoire militaire a une "utilité" est parfaitement normale » ; mais pour bien d’autres, la question était : « À quoi peut bien servir l’histoire militaire ? » 14. Cette question, que bien de mes collègues et des élèves officiers se posent, nous impose une brève parenthèse.

15 Ibid., p. 194.
13La profession militaire est unique et celui qui souhaite devenir un officier doit se méfier de deux écueils. Le premier s’exprime par le caractère singulier de la profession, c’est-à-dire l’exercice du commandement en temps de guerre. Ici, le futur officier se distingue, comme le souligne Michael Howard, des autres professionnels (par exemple, du chirurgien ou de l’avocat) en ce sens où l’exercice du commandement en guerre peut fort bien n’arriver qu’une seule fois dans l’ensemble d’une carrière, ou même jamais. Le second écueil est lié à la complexité des armées modernes et à leur fonctionnement en temps de paix ; les tâches administratives demandées à l’officier peuvent être si prenantes et si lourdes qu’il peut, in fine, oublier la raison d’être fondamentale de sa profession : faire la guerre 15. Ces écueils aident à expliquer pourquoi l’étude de l’histoire en général et celle des guerres en particulier peut être facilement négligée.

16  Stacey (C. P.), Introduction to the Study of Military History for Canadian Students, 6th Edition, (...)
17  Howard, “Military history and the history of war”, in Williamson Murray et Richard Hart Sinnreich (...)
14En revanche, l’étude des guerres du passé n’est pas une panacée pour éviter les difficultés ou les obstacles des guerres futures. Un célèbre historien militaire canadien a résumé en quelques mots : « L’officier avisé comprendra que l’étude de l’histoire ne va lui procurer les réponses pour résoudre les situations auxquelles il sera confronté. L’officier qui essaie consciemment de trouver les précédents historiques pour solutionner ses problèmes ne connaîtra pas une longue carrière. » 16 L’histoire est faite de faits uniques et singuliers qui ne se répètent pas. L’étude de l’histoire et des guerres passées ne devrait pas avoir pour objet l’apprentissage de leçons (ou dans le langage de Clausewitz, « school solutions »), mais bien l’acquisition d’un bagage de connaissances destiné à permettre au futur chef d’exercer un jugement éclairé dans l’exercice de son commandement 17.

18  Le lecteur a compris qu’un étudiant en génie mécanique à l’université McGill ou à l’École polytech (...)
19  Certains élèves officiers étudiant en génie offrent un bon exemple de cette résistance. Ils estime (...)
15Cette parenthèse derrière nous, il importe de se demander comment le CMRC a répondu aux recommandations du rapport Withers. Comme ce dernier exigeait que tous les aspirants officiers suivent des cours d’histoire canadienne, d’histoire militaire canadienne et d’histoire militaire générale, il a fallu combiner cette exigence avec les contenus des nombreux programmes académiques offerts au collège. L’une des difficultés, avec l’ajout des disciplines proposées par le rapport, consistait à ne pas rallonger indûment la durée des programmes 18. Les résistances ont été nombreuses et elles se manifestent, encore aujourd’hui, sous diverses formes 19.

20  Le lecteur peut consulter l’annuaire du CMRC sur le site www.rmc.ca/aca/ac-pe/ug-apc/index-fra.asp (...)
21  L’année scolaire au CMRC commence en septembre pour se terminer au début mai. Les périodes estival (...)
16Le résultat a donc consisté dans le choix suivant pour tous les élèves officiers inscrits dans les programmes d’ingénierie et de sciences : un cours d’histoire générale du Canada, un cours d’histoire militaire du Canada et un cours intitulé : « Introduction à l’histoire et à la pensée militaires» 20. La durée de chacun de ces cours est d’un semestre, soit 13semaines pour une durée totale de 39heures d’enseignement21. Les aspirants officiers des programmes de sciences humaines suivent les deux cours d’histoire canadienne (générale et militaire) sur deux semestres, mais le même cours d’introduction à l’histoire militaire générale sur un semestre. Les étudiants en histoire sont évidemment ceux qui reçoivent la formation la plus poussée : ils suivent les mêmes cours d’histoire canadienne, mais également des cours obligatoires intitulés, « Introduction à l’histoire militaire, L’Europe contemporaine et Stratégie et stratèges » (tous des cours de deux semestres). Malgré les variations rendues inévitables par le grand nombre de programmes d’études, l’objectif de donner à tous les élèves officiers une formation de base en histoire militaire a été atteint.

22  Les termes de Michael Howard sont “width”, “depth” et “context”. Howard, The Causes of War, p. 197
17Est-ce que ces cours obligatoires introduisent suffisamment à l’étude de l’histoire militaire et, à celle de la profession des armes ? Si une étude rigoureuse de l’histoire militaire passe par l’analyse sur la « longue durée », par l’investigation en « profondeur » et la nécessité de la « mise en contexte »22, la réponse est possiblement non. Un élève officier en génie aéronautique passera quatre années d’études au collège, huit semestres en tout : il aura reçu, au total, 39 heures d’enseignement en histoire canadienne, la même somme en histoire militaire canadienne et en histoire militaire générale. Est-ce suffisant? L’optimiste répondra que cela vaut mieux que rien.

23  Howard, “Military history and the history of war”, p. 13-14.
18L’enseignement de l’histoire n’est pas neutre. Celle de l’histoire militaire l’est souvent encore moins. Il n’y a aucun doute dans l’esprit de Michael Howard, qu’elle se caractérise par son « parochialism », terme que l’on peut traduire par « étroitesse », ou familièrement, par « esprit de clocher » 23. L’un des reproches adressés aux historiens militaires a été celui de contribuer à l’édification de mythes nationaux qui ont souvent joué un rôle unificateur dans les perceptions et mentalités collectives, mais aussi alimentés les manifestations patriotiques. Peu de sociétés échappent à cette tendance. Dans le cas du Canada, quels ont été ces événements qui ont construit les mentalités, fabriqué les représentations du passé ? Et plus précisément, comment sont-ils présentés dans les cours d’histoire au CMRC ?

24  Je tiens à remercier mes collègues, les professeurs John Grodzinski et Randall Wakelam, qui ont eu (...)
19Les historiens découpent l’expérience militaire du Canada en six périodes : le régime français, le régime britannique, le Canada comme dominion, la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide. Des auteurs traitent d’une septième période, celle qui suit la chute de l’URSS en 1991. Pour les élèves officiers qui suivent le cours « Histoire militaire du Canada», ces six (ou sept) périodes historiques constituent un corpus qui s’étend sur 26 semaines  d’enseignement (13 semaines pour la version courte) 24. Les professeurs qui enseignent ces cours ont toute la liberté intellectuelle pour choisir les thèmes précis qu’ils traiteront, les lectures appropriées pour appuyer les leçons et, enfin, le ton voulu pour présenter les faits et les interprétations.

20Le cours d’histoire militaire canadienne a pour objectif, entre autres choses, de présenter et d’analyser les principales évolutions depuis la mise en place du régime français en 1608, les origines et le développement des institutions militaires canadiennes et la participation du pays aux guerres d’Amérique et ailleurs dans le monde. Ce survol permet de brosser un tableau général de l’histoire militaire nationale, mais également de confronter les élèves officiers à certains mythes ou idées reçues assez répandus dans la société canadienne. Faute d’espace, je n’en retiendrai que deux.

25  J’utilise ici un raccourci, la bataille des Plaines d’Abraham en septembre 1759 a été importante m (...)
26  Sur le chute de Québec et de la Nouvelle-France : Morton (Desmond), Une histoire militaire du Cana (...)
21La bataille des Plaines d’Abraham du 13 septembre 1759 est un moment capital de l’histoire canadienne. Avec la défaite de Montcalm et la victoire de Wolfe, c’est l’histoire de la Nouvelle-France qui prend fin 25. La place prise par cette bataille ne peut être sous-estimée, mais son intérêt militaire est largement dépassé par son importance politique. Alors que pour des générations de Canadiens-Anglais, il s’agissait de réfléchir sur les compétences militaires des généraux Wolfe et Montcalm, pour certains Québécois, la « bataille des plaines » marque le début de la domination britannique, donc l’asservissement et l’humiliation d’un peuple 26. Pour ces Québécois, la défaite devenait l’acte fondateur d’un mouvement politique d’inspiration nationaliste et indépendantiste qui s’est transporté sur plus de 250 ans d’histoire. Ainsi, la conquête, le régime britannique et la mise en place du Canada en 1867 sont autant d’affronts qui ne disparaîtront que lorsque les Québécois seront souverains.

27  Sur les manières d’interpréter la chute de la Nouvelle-France, voir : Trudel (Marcel), Mythes et r (...)
22Cette interprétation de l’histoire demeure encore pour certains élèves officiers francophones (et formés dans les écoles secondaires du Québec), mais aussi pour de nombreux historiens et intellectuels québécois. Malgré des efforts gigantesques entrepris dès le XIXe siècle par une classe politique canadienne (composée de francophones et d’anglophones) pour proposer à tous les Canadiens une histoire nationale unifiée, la « bataille des plaines » avait mis au monde les « deux solitudes » et certainement contribué à altérer les faits 27. Pour l’enseignant, la bataille des Plaines d’Abraham et la conquête britannique posent un problème : comment présenter et analyser les faits en contournant les sensibilités politiques émanant des idées reçues ? Encore aujourd’hui, il est difficile d’expliquer à des Québécois que la conquête de 1759-1760 fut, pour ceux qui l’ont vécue, un drame mais certainement pas une catastrophe. Expliquer que la place prise par les Québécois dans l’ensemble canadien depuis 1867 n’a rien d’un asservissement de type colonial est moins aisé que le sens commun pourrait le laisser croire. Le Canada est donc un pays construit par deux groupes ethniques (ou trois si l’on considère les Premières nations) qui comprennent parfois leur histoire commune de manière bien différente.

28  Granatstein (J. L.) et Oliver (Dean F.), The Oxford Companion to Canadian Military History, Oxford (...)
29  Morton, Une histoire militaire du Canada, p. 211. Morton écrit : « Vimy fut l’une de ces expérienc (...)
23Un deuxième moment marquant de l’histoire militaire canadienne est la participation du pays à la Première Guerre mondiale. Cette participation est à l’origine de la création de deux mythes, liés l’un à l’autre. Le premier est celui de la nation créée par la guerre, “a nation forged in fire” : « La colonie de 1914 avait disparue ; à sa place, une nouvelle nation qui, marquée par la guerre, avait émergé : transformée, victorieuse et divisée. » 28 Ainsi, pour de nombreux historiens militaires canadiens-anglais, le Canada est né avec la Première Guerre mondiale, la guerre étant devenue « la guerre d’indépendance du Canada » 29. L’importance de l’économie de guerre, mais plus encore les « exploits » du corps expéditionnaire canadien (Canadian Corps) en France ont incarné une « canadianité », un sentiment national que n’avait pas réussi à créer l’Acte de l’Amérique du Nord britannique en 1867, l’acte de naissance du Canada.

30  Granatstein (J. L.), Canada’s Army : Waging War and Keeping the Peace, University of Toronto Press (...)
31  Granatstein, Canada’s Army, p. 98. Citation originale en langue anglaise librement traduite par l’ (...)
24La mythologie à propos du corps canadien est porté à son comble par l’un des plus éminents historiens militaires canadiens, Jack Granatstein. Ces propos méritent d’être cités : « Le Corps canadien était l’incarnation de la nation dans l’esprit du soldat – et dans l’esprit des gens au pays.» 30 À propos d’Arthur Currie, le commandant du corps lors de la victoire de Vimy, Granatstein ajoute : « Il n’était pas Napoléon, mais Arthur Currie a été le meilleur soldat jamais produit par le Canada. Sous son commandement, le Corps canadien devint la meilleure formation, la plus professionnelle jamais déployée sur un champ de bataille.» 31 Or, cette vision de l’histoire est nettement exagérée : le Canada existait depuis 1867 par un acte politique et il y avait bel et bien des Canadiens-Anglais et Français, une nation encore jeune, parfois divisée, mais bien réelle. La Grande Guerre a changé le pays et les Canadiens, elle ne les a pas créés. Ici, l’historien militaire doit se méfier : l’acte fondateur d’une société n’a pas à être de nature militaire.

32  Granatstein, Oliver, The Oxford Companion to Canadian Military History, p. 437. Citation originale (...)
33  Sur Vimy et son utilisation, voir les propos de mon collègue John R. Grodzinski, “The Use and Abus (...)
34  Ferro (Marc), La Grande Guerre, 1914-1918, Éditions Gallimard, 1990, p. 144.
25La Première Guerre mondiale, accoucheuse de la nation canadienne, a aussi créé le mythe de Vimy. La bataille pour la crête de Vimy (9-12 avril 1917) a consolidé le mythe précédent. Les mots choisis par Granatstein et Oliver sont significatifs : « La plupart des Canadiens voient la bataille de 1917 comme un événement fondateur de la nation, un jalon important dans le développement du nationalisme canadien. » 32 Il est vrai que la bataille de Vimy fut un effort déterminé du corps canadien qui a réussi où les autres avaient échoué contre un ennemi toujours aussi efficace. Mais trop de Canadiens simpliflient cet épisode. À Vimy, les Canadiens étaient commandés par un très compétent général britannique (Byng) et la victoire fut, comme tellement d’autres entre le début de 1915 et la fin du printemps 1918, un succès tactique sans aucune conséquence stratégique 33. Mais le symbole était trop fort ; Vimy fut pour les Canadiens ce que fut Verdun pour les Français, une espèce de « victoire de la race », pour reprendre les termes de Marc Ferro à propos de la victoire française 34. En conséquence, le succès du corps canadien à Vimy accoucha d’un monument. Le gouvernement français a donné à perpétuité 36 hectares de terres au gouvernement canadien, en 1922, afin qu’un monument soit érigé pour célébrer les 11 285 Canadiens tués en France durant la Grande Guerre et inhumés de manière anonyme. Le mémorial de Vimy devint ainsi le symbole des sacrifices consentis par les militaires canadiens dans la Grande Guerre. Un premier pèlerinage officiel eut lieu en 1936, un second en 2007 pour célébrer le 90e anniversaire de la bataille de Vimy. Vimy était devenu un mythe, et à en croire mes collègues qui enseignent l’histoire militaire du Canada, un mythe difficile à déconstruire.

35  Un débat passionné sur le sens du Jour du Souvenir a eu lieu récemment sur le réseau ontarien de l (...)
26De fil en aiguille, le Canada dans la Grande Guerre, les performances du corps canadien et la bataille de Vimy contribuèrent à donner à la commémoration du Jour du Souvenir au Canada, le 11 novembre de chaque année, une connotation bien précise. La commémoration, associée au port du coquelicot rouge inspiré du poème de John McCrae (In Flanders Field), honore tous les Canadiens qui ont servi ou donné leur vie pour le pays au cours des guerres et des missions de paix passées. Malgré bien des efforts pour rappeler ce caractère inclusif de la commémoration, où tous les vétérans sont honorés, le 11 novembre est d’abord gravé dans la mémoire de bien des Canadiens comme la célébration de l’accomplissement du pays dans la Grande Guerre, si bien que la plupart d’entre eux ignorent ce que la date du 8 mai pourrait évoquer. Le Jour du Souvenir peut être vu comme une manifestation d’un patriotisme canadien, même s’il est légitime de se demander quel sens lui accorde certains Canadiens 35.

27Si l’histoire militaire nationale prend une place centrale au CMRC, le cours général d’introduction à l’histoire militaire, tant dans la version longue destinée aux étudiants d’histoire et à ceux du programme d’études militaires et stratégiques, que dans la version courte destinée à tous les autres étudiants, joue un rôle essentiel pour au moins deux raisons. La première est simple : elle force les étudiants à sortir de l’histoire récente. Le cours, qui couvre deux millénaires, permet donc d’apprécier l’histoire de la guerre sur la « longue durée ». Ainsi, comme le souligne Howard, le regard historique pluriséculaire permet de faire une chose fondamentale : appréhender ce qui change et ce qui ne change pas, ce qui permet de chasser les illusions de la nouveauté qui ont été si bruyamment colportés par certains militaires en Occident depuis 1991.

28La seconde raison est aussi fondamentale : le regard historique n’est plus exclusivement canadien. Ce sont les évolutions, les mutations générales de toute l’histoire militaire qui sont étudiées. Les élèves officiers sont donc en contact avec des thèmes fondamentaux comme les héritages militaires grec et romain, la révolution de la poudre, l’émergence des armées permanentes ou encore les conséquences de l’industrialisation sur les guerres et les armées. La conséquence positive est de les amener à appréhender ces évolutions de manière moins étroite et de manière plus « contextualisée ». Ainsi, lorsque le cours traite de la Première Guerre mondiale, l’attention n’est pas portée sur le rôle du Canada, mais bien, par exemple, sur les grandes questions stratégiques et les événements décisifs qui ont caractérisé son déroulement. La Seconde Guerre mondiale ne se résume plus aux opérations canadiennes ; elle est vue dans son ensemble comme le grand cataclysme qui a marqué le siècle dernier. Cependant, ce cours d’introduction à l’histoire générale de la guerre demeure centré sur l’Occident et ne va guère plus loin dans un effort de présenter une histoire globale de la guerre, couvrant l’ensemble des civilisations et aires culturelles.

36  Sous le commandement entièrement canadien du lieutenant général Arthur Currie, le corps canadien r (...)
29Au total, ces réflexions générales sur l’enseignement de l’histoire militaire aux élèves officiers du CMRC m’amènent à identifier trois défis importants. Le premier consiste à leur faire prendre conscience que les représentations populaires de notre histoire collective, incluant celles qui les concernent directement comme militaires, ne sont pas exactement ou toujours ce qui s’est réellement passé. Le professeur doit donc « réduire » certains mythes ou, à tout le moins, aider les élèves officiers à mettre les données historiques en perspectives. Par exemple, expliquer que Vimy n’est pas cette grande victoire militaire qui a transformé le déroulement de la Première Guerre mondiale (d’ailleurs pourquoi Vimy et non pas Passchendale ? 36), ou encore souligner l’importance de la difficile campagne d’Italie entre septembre 1943 et avril 1945, alors que tous les yeux sont tournés vers la libération de la France et du nord-ouest de l’Europe, la campagne militaire associée à la victoire finale contre l’Allemagne nazie.

37  Grodzinski, “The Use and Abuse of Battle: Vimy Ridge”, p. 85.
30Le second défi consiste à aider les étudiants à dépasser l’histoire et les représentations populaires, celles qui ont largement participé à la création des mythes nationaux. La tâche est difficile car elle nécessite un travail sérieux de lecture des sources les plus fouillées et documentées. Le livre qui a connu le plus grand succès de librairie sur la bataille de Vimy a été écrit par un journaliste qui jouit d’une grande réputation ; malheureusement son ouvrage ne résiste pas à l’analyse des faits 37. Pour des élèves officiers dont les nombreuses occupations à l’extérieur des salles de cours consomment une partie de leur temps, les lectures qui exigent la compréhension de la « longue durée, de la profondeur et du contexte » sont facilement négligées.

38  Granatstein, Oliver, The Oxford Companion to Canadian Military History, p 148-153, et p. 211-216.
31Le dernier défi est peut-être le plus fondamental : comment inculquer, à travers l’étude de l’histoire militaire, le sens critique, cette donnée essentielle de l’éducation libérale que souhaite offrir le CMRC ? L’histoire militaire, ici comme ailleurs, participe souvent à développer un patriotisme solidement assis sur des mythes ou des interprétations très sélectionnées de notre histoire. Or, le sens critique exige que l’on se détache des sentiments : par exemple, comprendre que le malheureux raid sur Dieppe du 19 août 1942 n’a pas la même importance que la participation des Canadiens à la campagne d’Italie, en dépit du fait qu’un ouvrage de référence sur l’histoire militaire canadienne leur consacre à peu près le même espace 38. Comprendre que malgré tous les efforts matériels et humains consentis par le Canada dans la Deuxième Guerre mondiale (et ils furent considérables) la victoire fut rendue possible, d’abord et avant tout, par la participation des Américains et des Soviétiques. Et la liste des exemples pourrait être longue. L’apprentissage du sens critique passe nécessairement par la découverte de l’humilité, une qualité que le patriotisme n’aide pas à développer.

39  Tocqueville (Alexis de), De la démocratie en Amérique, Tome II, Éditions Gallimard, 1961, p. 366.
32En guise de conclusion, j’aimerais rappeler les paroles de Tocqueville : « De plus, comme chez les peuples démocratiques, (…), les citoyens les plus riches, les plus instruits, les plus capables, n’entrent guère dans la carrière militaire, il arrive que l’armée, dans son ensemble, finit par faire une petite nation à part, où l’intelligence est moins étendue et les habitudes plus grossières que dans la grande. » 39 Ces mots devraient être à l’esprit de ceux qui participent à la formation des militaires dans les sociétés libres et démocratiques. Les défis que devront surmonter les FC et le CMRC pour attirer les jeunes vers la carrière d’officier sont ardus : d’autres professions aussi stimulantes, aussi gratifiantes et bien plus rémunératrices sont ouvertes aux talents. Plus cruciale encore sera la volonté de conserver intact l’esprit du rapport Withers : dans le monde actuel, le besoin d’avoir une éducation libérale, qui dépasse la formation technique professionnelle, est plus criant que jamais. À cette fin, les derniers bastions anti-intellectuels et même anti-éducation de certains milieux des FC devront être solidement tenus en échec. Seulement dans ces conditions, « l’armée » et ses futurs chefs éviteront de

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